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13/03/2019 - CAMILLE MORTIER

CARO PEIRS OSE CREER DES CHAUSSURES DIFFEREMMENT

Une approche alliant élégance, durabilité et responsabilité sociale

Nous retrouvons Caro Peirs à Koek & Ei, une brasserie qui propose une carte aussi gourmande qu'éthique. Un choix typique pour Caro, puisqu'elle nourrit ce même esprit d'entreprise honnête. Avec sa toute nouvelle marque Tropas, elle propose des chaussures élégantes issues d'une production socialement responsable qui réduit au minimum l'impact sur l'environnement. En mars, elle lancera sa pre­mière collection fabriquée à partir de jeans recyclés.

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D'assistante sociale à créatrice de chaussures

Caro Peirs: “J'ai étudié pour devenir assistante sociale. J'avais très envie de me tourner vers une activité créative, alors j'ai tout essayé, de la poterie à la conception de bijoux. C'est la création de chaussures à l'académie de Sint-Niklaas qui m'a plu. J'ai suivi quatre années de formation artistique à temps partiel de dix heures par semaine avec au moins autant de travail à la maison. Votre carnet de croquis ne quitte pas d'une semelle pendant vos études. J'ai dû beaucoup dessiner et apprendre à faire des chaussures techniques à la main. Sans jamais aborder l'aspect commercial. Au cours des deux premières années, c'était un passe-temps auquel je consacrais beaucoup de temps. Dès la troisième année, j'ai eu envie d'en faire quelque chose de concret. Après quatre ans, je ne voulais plus m'en passer. Je ne savais pas encore ce que j'allais en faire car, après la formation, je ne me sentais pas prête à me lancer dans l'industrie.“

Master of Footwear Innovation

Caro: “Je savais depuis le début que je voulais faire quelque chose qui ferait la différence. Après l'académie, j'ai suivi le Master of Footwear Innovation aux Pays-Bas. J'y ai étudié neuf mois au Slem (The Footwearists, NDLR.), une référence internationale où seuls dix candidats étaient admis chaque année. Au terme de la procédure de sélection, j'ai fait une pause dans ma carrière au département des ressources humaines de Wibra et j'ai suivi des cours avec des étudiants du monde entier pendant les trois premiers mois.“

Une révélation difficile

Caro: “Nous sommes allés en Chine pendant cinq semaines pour voir la production. Un voyage qui m'a ouvert les yeux. J'ai vu la situation dans l'industrie et j'en suis venu à la conclusion que c'est un secteur sans le moin­dre respect pour l'homme et l'environnement. Je n'y avais jamais songé à l'académie, car je me faisais plutôt face à l'image romantique d'un designer. Aux Pays-Bas et en Chine, j'ai été confrontée à la dure réalité. J'ai réalisé que tout ce qu'on nous avait appris à l'académie, n'était vraiment pas durable. Une fois mes yeux ouverts, je ne pouvais plus retourner à ma fabrication de chaussures sans rien changer. J'ai donc pris la décision de ne plus travailler qu'avec des matériaux durables. En tant que travailleur social, je ne pouvais pas passer à côté de ces considérations. Il faut garantir de bonnes conditions de travail. Je ne veux pas qu'il soit question d'exploitation.“

Shoerise consultingbureau

Caro: “J'en ai immédiatement fait le sujet de mon projet de fin d'études qui allait m'occuper les mois suivants. J'ai fait des recherches sur la façon de commercialiser une marque de chaussures durable et socialement responsable, mais qui a du style. J'ai développé un certain nombre de prototypes pour une marque possible. Au cours de ce projet, j'ai aussi fondé une société de conseil appelée Shoerise pour aider les entreprises dans leur recherche d'une plus grande durabilité. Pour les chaussures, bien sûr, mais aussi pour les marques de vêtements et d'accessoires.“

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Trop de missions (commerciales)

Caro: “Après ma formation, j'ai quitté mon poste chez Wibra et la première année, je me suis concentré surtout sur la consultance, parce que c'était plus facile d'en vivre. Finalement, j'ai eu tellement de travail que je n'ai pas eu le temps de lancer ma propre marque. Ce n'est pas ce que je voulais. J'ai commencé à recevoir de plus en plus de missions purement commerciales, indépendamment de l'aspect durable et social. J'étais confronté à un choix: continuer à le faire pour l'argent ou trouver une autre source de revenus pour pouvoir me permettre de refuser des missions? A l'été 2017, j'ai pris une décision: rester fidèle à moi-même. J'ai recommencé à travailler à temps partiel comme assistante sociale. Je me concentre à 100% sur ma propre marque.“

petit contretemps

Caro: “Je suis allée travailler et j'ai fondé la marque Tropicaro sous Shoerise. J'aurais voulu lancer ma collection printemps-été en mai 2018, mais un de mes fabricants m'en a empêchée. Il m'a laissée tomber au tout dernier moment. Tout a été reporté de près d'un an. C'était frustrant à l'époque, mais j'ai vite compris que c'était un signe et que j'avais besoin de ce temps pour faire mieux encore.“

Tropas = tropical + passion

Caro: “Cet imprévu m'a donné le temps de penser à une marque différente. Ce n'était pas vraiment l'idéal avec Tropicaro. Le nom ne sonnait pas si bien et mon propre nom n'avait pas besoin d'être dans le nom de la marque. Le nouveau nom, Tropas, est une contraction de tropical et de passion. Cela vient de ma passion pour les éléments tropicaux et colorés, ce qui illustre bien l'atmosphère de la marque. La passion se reflète aussi dans mon travail le plus durable possible. Le logo coloré composé d'un cœur et de feuilles tropicales s'intègre également parfaitement. En espagnol, tropas signifie troupes. J'ai trouvé que c'était une belle signification supplémentaire, parce que je vois mes clients comme mes troupes dans ma lutte pour un monde meilleur. Aujourd'hui, je suis sûre d'avoir trouvé le bon nom.“

Elégance, durabilité et responsabilité

Caro: “La marque repose sur trois piliers: élégance, responsabilité sociale et durabilité. Avec Tropas, je veux démontrer qu'il est tout à fait possible de construire une marque durable sans forcément sacrifier style et confort.“

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les tendances ne sont pas durables

Caro: “L'avantage est que je n'avais pas à suivre les tendances et pouvais développer de nouveaux modèles en me basant toujours sur la collection existante. Un produit durable doit être à la fois attrayant et intemporel. Les tendances n'ont absolument rien de durable, elles sont tellement éphémères. Je ne suis donc pas les tendances des couleurs ou de coupes. Et comme j'avais plus de temps, j'ai pu élargir la collection avec de nouveaux modèles.“

Le fabricant et caro y gagnent

“Comme je voulais faire des affaires d'une manière durable et responsable, il était hors de question de localiser ma production en Asie. Trouver des fournisseurs et des fabricants sur place, en Belgique, ce n'est pas facile, alors j'ai étendu mes recherches à l'Europe. Le fabricant espagnol avec lequel je travaille, est un expert en chaussures pour femmes, mais pas en chaussures durables. Cette expertise vient de mon côté. Tout se passe bien avec lui. Il est ouvert au développement durable et partage ses idées. Tout ce que je lui apprends, il l'applique aux projets suivants.“

La durabilIté, c'est quoi ?

Caro: “Mon interprétation du travail durable repose sur trois choses:

• Local autant que possible;

• Social autant que possible;

• Circulaire autant que possible.”

Local: des jeans recyclés

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Caro: “Quand je dis aussi local que possible, cela s'applique aussi aux matières premières de provenance locale. Le choix que j'ai en la matière, détermine l'identité de la marque. Au début, je n'ai trouvé aucune bonne alternative au cuir. Je voulais fabriquer des chaussures pour femmes haut de gamme, mais je ne savais pas quel matériau utiliser. Finalement, j'ai rejoint les magasins en économie circulaire. Pour la première collection, j'ai acheté de vieux jeans en vrac. Ces jeans sont en parfait état, mais ils en ont beaucoup trop. Apparemment, seuls 20% de tout ce qu'ils reçoivent, finissent en magasin, parce qu'ils ont trop de textiles. Les 80% restants sont soit finement broyés en matériaux isolants, soit envoyés dans des pays du tiers monde, soit terminent malheureusement à la poubelle.“

Atelier social

Caro: “J'ai vu de mes propres yeux que les conditions de travail de l'usine en Espagne sont bonnes. Si vous travaillez de manière durable et que vous voulez que vos chaussures le soient, vous devez travailler avec le moins de matériaux possible. Sinon, vous passez complètement à côté du concept de durabilité. C'est pourquoi le logo Tropas est brodé sur les chaussures, de sorte que vous avez en fait du textile sur le textile, un seul et même matériau. Cette broderie est réalisée par un atelier social à proximité.“

Economie circulaire

Caro: “Le fait que la marque s'applique à boucler la boucle et à ne rien gaspiller, a reçu un accueil très positif. Je pars d'un matériau qui, autrement, finirait dans les décharges et j'en fais un produit qui pourra être valorisé dans sa totalité. Les talons en bois peuvent être retravaillés dans un circuit bois et les textiles de la tige peuvent être facilement recyclés. Le caoutchouc de la semelle extérieure des baskets peut être finement broyé pour produire de nouvelles semelles.“

un minimum de colle

Caro: “Les chaussures sont assemblées en Espagne de manière à utiliser le moins de colle possible. La semelle des baskets est cousue sur le dessus. Au niveau des talons, le talon et la semelle de la plate-forme sont produits à partir du bois le plus durable et le plus local, fixés l'un à l'autre par des clous. Les adhésifs sont toxiques, donc dangereux pour les employés, mais aussi polluants, car ils finissent dans les eaux usées.“

Chaque chaussure est unique

Caro: “Les pantalons sont lavés, coupés et brodés en Belgique, puis envoyés en Es­pagne, où le fabricant coupe les patrons et assemble les chaussures. Je n'ai sélectionné que des blue jeans, mais qui se déclinent en plusieurs nuances. C'est très cool, mais difficile à travailler. Chaque paire est unique.“

Plus de confort

Caro: “Les femmes ne recherchent pas seulement des chaussures élégantes, elles veulent aussi du confort. Vous pourriez penser que la semelle en bois n'est pas confortable, mais c'est tout le contraire. La chaussure est adaptée au port d'orthèses et comprend une semelle épaisse, amovible et très confortable.“

¨Flashs d'inspirations inattendus

Caro: “Le métier de créateur de chaussures n'est pas aussi romantique qu'il n'y paraît. Je ne passe que de temps à dessiner la collection. Je fais beaucoup de recherches et je suis en contact avec différentes personnes. Les idées vous assaillent au moment où vous vous y attendez le moins. Si je décide de m'asseoir derrière mon carnet de croquis, je n'aurai peut-être pas d'inspiration, alors qu'en prenant le bus, je vais d'un coup avoir de nouvelles idées. J'ai toujours de quoi écrire sur moi.“

Financement participatif

Caro: “En octobre 2018, j'ai lancé un financement participatif pour financer la production. Cela vous permet de commander des chaussures à l'avance. Ce projet a rencontré un véritable succès pour se clôturer fin novembre. Entre 60 et 70 paires de chaussures ont déjà été vendues via cette plateforme. Selon le montant choisi, les investisseurs participants ont reçu un cadeau, comme des cartes postales ou un sac fourre-tout en jeans. Ceux qui ont dépensé un peu plus, ont reçu des baskets, des chaussures à talons ou des escarpins de la collection. Pour leur faire vraiment plaisir, ils étaient libres de choisir une finition personnalisée. Ils reçoivent leurs chaussures avant qu'elles ne soient disponibles en magasin.“

Fête d'inauguration

Caro: “Je voulais pouvoir raconter mon histoire de manière simple et accessible sur la page de financement participatif, et il me fallait pour cela des images professionnelles. Après avoir fait cette campagne de photos, j'ai organisé une fête de lancement avec mes amis proches et ma famille. A cette occasion, les mannequins de la campagne photo sont venus montrer leurs chaussures. Lorsque tous mes invités sont arrivés, j'ai mis le financement public en ligne. C'était un très beau moment, parce que mes amis se disputaient, pour ainsi dire, pour être les premiers à m'acheter une paire. Grâce à leur soutien, j'avais déjà atteint 24% de mon objectif en 24 heures. Quand, après la première semaine, j'ai dépassé les 30%, j'ai contacté mes connaissances plus éloignées ainsi que des collègues. Ce n'est que lorsque j'ai dépassé 60% que j'ai commencé à faire de la publicité sur les réseaux sociaux et dans la presse.“

Lancement en mars

Caro: “La collection sera commercialisée en mars. Les magasins avec lesquels je veux travailler, sont des magasins qui soutiennent le commerce social et durable. J'ai des contacts à Gand, Louvain et Anvers. Je cherche un distributeur dans ma ville natale de Sint-Niklaas, ainsi que de deux boutiques en ligne. Je travaillerai entièrement selon un concept B2B. Cela me permettra de me consacrer pleinement à la prochaine collection, qui sera encore plus durable.“

durable = impayable?

Caro: “Les gens ont souvent peur que le développement durable coûte plus cher. C'est en partie vrai, mais nous ne payons pas assez pour nos chaussures et nos vêtements. Nous sommes tellement habitués aux prix cassés. Souvent, les gens n'ont pas conscience de ce qui se cache derrière une paire de chaussures bon marché. Chaque paire de chaussure est vendue avec une marge impressionnante. En général, le coût de production est multiplié par cinq. Cela veut donc dire qu'une paire de chaussures d'une valeur de 20 euros aurait été fabriquée pour 4 euros. Vous comprenez mieux ce qui cloche comme ça, non?“

Marque chère ≠ marque durable

Caro: “Vous pouvez en conclure que les produits bon marché ne sont pas durables. Mais cela ne veut pas dire pour autant que les marques chères le sont. Nous sommes prêts à mettre le prix pour certaines marques connues, alors pourquoi pas pour des chaussures durables si elles sont aussi confortables et élégantes? On peut fabriquer des produits corrects, sans payer plus cher. Chaque petit geste peut représenter beaucoup.“

Révolution durable: pas encore mais bientôt

Caro: “La fabrication de chaussures selon la méthode traditionnelle est à la une, et ce n'est pas près de changer. La fabrication de chaussures à prix cassés pour faire un max de profits reste la stratégie-phare. Mais je pense qu'on devrait assister à la mise en place d'initiatives plus nombreuses, selon une approche différente, comme dans la mode. C'est déjà le cas dans différents secteurs comme celui de l'alimentation. Le monde de la chaussure finira par suivre. Nous finirons tous par travailler de manière durable. Les chaussures sont techniquement plus difficiles que les vêtements, parce qu'elles sont composées de plus de pièces, mais leur tour viendra.“

Le durable a un vrai potentiel

Caro: “Il y aura toujours ceux qui ne vivent que pour les tendances, mais il y a de plus en plus de personnes qui ne s'arrêtent plus à cela. Ils recherchent des chaussures qui ont une identité propre, une histoire. Il y a une demande en chaussures durables, et surtout en modèles à talons élégants et sympas. On voit apparaître de nouvelles marques de baskets durables, mais cela ne se limite qu'aux baskets et aux sneakers. Il y a un marché intéressants pour les chaussures à talon de production durable. Lors du financement participatif, j'ai bien compris que les gens étaient prêts à payer plus pour une paire de chaussures quand ils en connaissent l'histoire, et si le style et le confort leur plaisent.”

la durabilité peut booster vos ventes

Caro: “Les ventes de chaussures ne se portent pas bien. Cela peut s'expliquer par la sur­abondance de produits fort similaires. Tout le monde veut se faire une place sur le même marché, avec les mêmes produits adressés aux mêmes clients. Les produits durables peuvent faire la différence auprès des clients et les convaincre de porter leur dévolu sur votre magasin. En tant que détaillant, vous devez juste oser vous montrer critique.”

L'avenir de tropas: plus durable

Caro: “J’aimerais faire en sorte que mes collections soient plus durables. Utiliser des matériaux de récupération comme des vieux jeans, c'est durable, car cela permet de limiter la production de déchets. La production des jeans nécessite énormément d'eau et est associée à l'utilisation de pesticides, de colorants et à des conditions de travail déplorables. Je préférerais travailler avec des matériaux innovants comme du cuir de fruit, produit aux Pays-Bas. J'aimerais proposer des produits plus locaux et étendre mes collections en proposant des modèles pour hommes et pour enfants. Pour enfants, c'est difficile de trouver des alternatives durables. En ce qui concerne la consultance avec Shoerise, j'espère continuer à aider encore plus d'entreprises à emprunter un chemin différent.”